Mon frère Antoine dit bonjour aux voitures. C'est comme ça, c'est un fait. Mais pas à n'importe quelles voitures, celles qui croisent sa vie, celles qui sont en mouvement, les voitures garées, rangées ne l'intéressent pas.
Quand vous marchez devant lui. Oui, parce que mon frère Antoine ne marche jamais à côté de vous ou devant vous, mais derrière vous. Il prend exactement votre sillage. Au début, ça m'agaçait un peu, mais maintenant j'en suis assez fier. C'est un peu bête d'être fier de cela, mais c'est comme ça, c'est un fait.
Je disais donc mon frère Antoine dit bonjour aux voitures, d'un geste très précis, toujours le même, il lève le bras brièvement et le rabat aussi rapidement. Je n'ai pas remarqué de préférence particulière pour telle ou telle marque de voiture ou pour telle ou telle couleur, mais comme il marche toujours derrière moi, il est difficile de se faire une idée précise sur la question.
Son agilité est assez impressionnante. Elle ne se remarque pas immédiatement quand on se promène dans une rue étroite, car les voitures passent une par une, mais allez avec lui boulevard Brune à Paris, vous verrez, c'est impressionnant. Le boulevard Brune est une large artère où de nombreuses voitures peuvent passer en même temps, c'est même sa particularité. Faites-lui confiance, mon frère Antoine n’en oubliera aucune. Son bras se lèvera 10, 15 fois si nécessaire. Il faut dire qu'il est particulièrement bien élevé.
C'est drôle que je vous parle du boulevard Brune, car justement ce jour-là nous étions boulevard Brune. Mon frère Antoine était donc dans mon sillage. Je ne le voyais pas. Je ne voyais que le regard des passants qui me croisaient avant de le croiser. Vous ne pouvez pas imaginer le nombre de regards différents que l'on peut rencontrer quand on a un frère qui dit bonjour aux voitures. D'ailleurs, j'ai peut-être appris à regarder mon prochain dans les yeux grâce à Antoine
Nous déambulions donc, lui tirant sa valise à roulettes et cumulant 36 voitures à son compteur, moi essayant de faire le ménage dans mon esprit embourbé par 36 pensées. Soudain, j'entends Antoine râler. Les gens qui connaissent bien Antoine (saut ton respect frangin) savent qu'il peut être un expert en la matière. Après un certain temps, je décide enfin de me retourner. Je vois alors un monsieur en bras de chemise, la valise de mon frère à la main, s'apprêtant à la charger dans un coffre de voiture. Ce gentil monsieur semblait exercer le métier de taxi. Le désappointement de mon frère Antoine m'obligea d'intervenir immédiatement.
« Non, monsieur, mon frère ne vous a pas hélé. Non, il n'a pas besoin de prendre un taxi, il voulait juste dire bonjour à votre voiture. »
Sentant mon argumentation un peu faiblarde aux yeux de cet homme à qui indéniablement on faisait perdre son temps, je décide alors d'utiliser l'arme flatteuse :
« Il aime particulièrement les Renault Mégane Bleues comme la vôtre. »
Depuis ce jour cher frangin, je n'ai pas réussi à me débarrasser de cette honte qui me colle à la peau. Comment ai-je pu te trahir ainsi ? Toi qui depuis la nuit des temps dit bonjour aux voitures sans distinction de couleur et de marque, comment ai-je pu ?
Mes excuses les plus sincères, cher frangin.
Et pour me faire pardonner, la prochaine fois je marcherai dans ton sillage et je te promets qu'on ne touchera plus à ta valise. Tu pourras dire bonjour à toutes les voitures que tu veux... peinard.
Nicolas Favreau